Patrimoine architectural, des gardiens trop zélés ?

Une émission diffusée par France Culture le 9 juin 2014

Ces derniers jours, les défenseurs du patrimoine architectural ont donné de la voix dans les médias, déplorant la perte d’un bijou de l’Art déco pour la piscine Molitor, à Paris, ou encore, arrachant finalement l’annulation d’un permis de construire obtenu par LVMH pour La Samaritaine.

Qui sont les acteurs chargés de veiller sur les monuments protégés et leurs abords ?

Alors que les architectes ont ouvert leurs portes au public ces 6 et 7 juin, nous sommes allés enquêter auprès de certains parmi eux, devenus fonctionnaires et ayant pour mission de protéger le patrimoine architectural : les Architectes des bâtiments de France.

Conservateurs ou progressistes ? Sur quels critères se fondent-ils pour autoriser, ou non, des travaux, et comment est perçue leur mission par les particuliers, les architectes libéraux ?

 

Jean-Pascal Lanuit © HCS

Ceux qui veillent sur nos monuments sont légion. La société civile d’abord, joue un rôle important dans la mesure où les associations qui cherchent à faire respecter les lois patrimoniales ont une activité indépendante, mais sont capables d’exercer une pression sur les pouvoirs publics.

D’autres acteurs comme la Fondation du Patrimoine, qui dispose de moyens financiers pour défendre les bâtiments non protégés par l’Etat en aidant les propriétaires, sont dits « semi-publics« .

Mais la sphère la plus mobilisée est celle de l’Etat, qui dispose, et pour cause, de pouvoirs importants. La Conservation régionale des Monuments historiques, qui dépend d’une Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC), est en charge d’identifier les patrimoines à protéger via le classement, ou l’inscription à l’inventaire supplémentaire.

C’est cette même Conservation régionale des Monuments historiques qui délivre les autorisations spécifiques à la réalisation de travaux sur le patrimoine protégé. Travaux réalisés par les Architectes du patrimoine, à ne pas confondre avec les Architectes des bâtiments de France, d’autant plus que leur travail tient davantage de l’histoire de l’art, comme l’explique Jean-Pascal Lanuit, directeur adjoint de la DRAC Île de France :

Lecture

Partager

 

Architectes des Bâtiments de France : le patrimoine architectural et ses abords

 

Les Architectes des Bâtiments de France (ABF) sont des architectes comme les autres, à ceci près qu’ils se sont, pour beaucoup, spécialisés dans le patrimoine, et ont passé un concours pour entrer dans la fonction publique. Ils travaillent au sein des DRAC, elles-mêmes affectées au Ministère de la Culture, et plus précisément au sein de Services Territoriaux de l’Architecture et du Patrimoine (STAP). Ils sont en charge de la délivrance d’un certain nombre d’autorisations concernant les monuments protégés eux-mêmes, mais aussi leurs abords, et plus largement les secteurs sauvegardés (comme le Quartier du Marais à Paris, le Quartier du Port à Nice, le centre-ville de Nantes ou encore la Cité Vauban à Briançon) :

Lecture

Partager

 

Espaces protégés placés sous la responsabilité des ABF :

– Les périmètres de protection autour des monuments historiques

– Les secteurs sauvegardés

– Les Aires de mise en valeur de l’architecture et du patrimoine (AVAP, qui ambitionnent de remplacer les Zones de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP))

Les Architectes des Bâtiments de France ont aussi un droit de regard sur l’architecture extérieure, et intérieure, des monuments classés. Dans les secteurs protégés, ils émettent notamment des avis sur l’ensemble des immeubles afin de garantir une pérennisation des décors, qu’il s’agisse de marbre, stuc, vitraux, portes…

Jean-Pascal Lanuit explique que ce pouvoir de l’administration repose sur une législation assez ancienne (« les bases de la protection moderne du patrimoine datent de 1913« ), élaborée à un moment où l’Etat intervenait peu dans l’économie et où le respect de la propriété privée était très fort :

Lecture

Partager

 

Lorsqu’un particulier, un architecte libéral, une collectivité… soumettent un projet d’architecture à une mairie (à noter que les mairies doivent elles aussi respecter l’avis de l’ABF), cette dernière le transmet à son tour à un ABF uniquement si ce projet concerne un bâtiment protégé, se situe à moins de 500 mètres d’un monument classé, ou se projette dans un espace protégé. L’ABF rend ensuite un avis. Si cet avis est « conforme » ou « simple » (s’apparente à un conseil mais peut être réutilisé par des riverains dans le cadre d’un contentieux, donc pas sans portée juridique…), le permis de construire est délivré. Si l’avis est « non conforme« , le projet doit être amendé, ou abandonné.

Un refus de permis de construire © Lionel Formentelli

 

Quand on est manifestement trop loin de ce qu’il est possible de faire par le volume, les matières, il y a un moment où la discussion peut s’arrêter. Mais avec toutes ces réserves, on parvient à faire avancer des projets très marquants pour le patrimoine. Tout le droit patrimonial n’a pas empêché d’avoir la Pyramide du Louvre au milieu du palais du Louvre. On est tout à fait capable d’associer du contemporain avec de l’immeuble ancien. Ce sont des choses que les ABF arrivent à faire.

Jean-Pascal Lanuit

 

Les ABF, censeurs tout-puissants ou gardiens du temple ?

 

Saadia Tamelikecht est chef du service territorial de l’architecture et du patrimoine (STAP) de la Seine-Saint-Denis. Auparavant, comme la plupart des ABF, elle a été architecte libérale. Dans son STAP, les espaces protégés ne sont pas très nombreux (quatre-vingt monuments historiques, sites inscrits et sites classés, contre deux mille à Paris). « Ceci dit, la basilique de Saint-Denis est l’un des très beaux monuments de France ! » se félicite-t-elle.

Nous lui avons demandé si les ABF se référaient à une charte pour rendre un avis sur un projet architectural. La réponse est « non » :

Lecture

Partager

 

Pour autant, Saadia Tamelikecht affirme qu’il est important pour les ABF d’étayer leur avis, et de recevoir ceux qui leur soumettent des projets. D’autant plus qu’en cas de refus, ces derniers ont des possibilités de recours. Serge Brentrup :

Lecture

Partager

 

Paul Trouilloud, Saadia Tamelikecht et Serge Brentrup © HCS

 

Paul Trouilloud, ABF et chef du STAP Yvelines, tient à nuancer les choses : « On ne se contente pas de refuser et de fermer la porte. On préfère discuter. » Et de souligner aussi qu’à la base, le Plan local d’urbanisme (PLU) donne les grandes règles de construction : « En général, on n’aura pas un immeuble de quinze étages au milieu d’un tissu qui est plutôt de deux étages. Donc on est plutôt dans la discussion sur le type d’architecture. »

 

Des expériences pas toujours simples avec les ABF

 

Fenêtres de la Bibliothèque Sainte Barbe © Emmanuelle Sordet

Emmanuelle Sordet est conservateur et directrice adjointe de la bibliothèque universitaire Sainte-Barbe, dans le centre de Paris. Une bibliothèque installée depuis 2008 dans les bâtiments historiques du collège Sainte-Barbe, qui datent de la fin du XIXè siècle et sont inscrits au titre des monuments historiques depuis 1999.

Racheté par la Chancellerie des Université de Paris lors d’une liquidation judiciaire, l’édifice a fait l’objet d’une rénovation plutôt réussie, mais… :

Lecture

Partager

 

Bibliothèque Sainte-Barbe. Réhabilitation © Cabinet Antoine Stinco

 

Le projet de Lionel Formentelli, dans son état initial (à gauche) et revu (à droite) © L.Formentelli

Il faudrait une charte qui soit établie après une période de dialogue avec les autres corps de métiers. Les ingénieurs ont leur mot à dire, les occupants également. J’imagine que les associations pour le respect de l’environnement et le ministère de l’Ecologie ont leur mot à dire aussi. Partir du principe qu’on conserve pour conserver, cela n’a pas de sens. Emmanuelle Sordet

 

Lionel Formentelli est architecte libéral, gérant de sa propre société en Provence.

Il a accompagné un client dans un « tout petit projet » de construction de maison, dans le noyau ancien de Martigues (Bouches-du-Rhône). Projet qui s’est réalisé, mais au prix de plusieurs concessions et amendements, suite au dialogue avec l’ABF : « L’argument était l’impact de la construction dans son environnement… on a perdu du temps, le client un niveau exploitable [un étage NDLR]… Bref, peu importe, c’est passé au deuxième essai !« 

Lecture

Partager

 

De cette expérience, Lionel Formentelli ne conserve ni amertume, ni rancune envers ses confrères urbanistes de l’Etat. Mais il estime que ces derniers disposent de trop peu de temps pour traiter un dossier : « C’est un peu comme si un médecin avait trois minutes pour juger un patient sans le connaître. Certaines communes nous ont dit : ‘Les ABF nous disent quelque chose, puis six mois après autre chose. Ils ont tellement de dossiers qu’ils en oublient leur premier avis.' »

Lionel Formentelli avance qu’il y aurait peut-être des passerelles à trouver pour éviter que l’ABF soit « tout seul dans sa cage dorée. » : « Ce sont des garde-fous de la qualité, mais ils mériteraient d’être secondés par d’autres services pour pouvoir mieux promulguer des conseils. »

 

Autre exemple, Jacques Rouillier, médecin, résident de Cancale (Ille-et-Villaine). Il avait un projet de construction de maison en bois, mais n’a pas pu obtenir de permis de construire :

Lecture

Partager

 

D’autres enfin, s’accommodent de l’avis des ABF en jouant sur les mots. Comme ce particulier qui affirme avoir gardé de précieuses poignées de fenêtres à bouton… au fond d’un tiroir !

Quant aux architectes libéraux, ils avouent s’arranger pour ne jamais entrer en conflit avec les ABF, conscients que les délais d’obtention du permis de construire s’en verraient malmenés et que cela mettrait leurs clients dans l’embarras pour leurs prêts bancaires.

 

Patrimoine architectural et modernité

 

L’architecture n’a rien à voir avec les « styles ». Les Louis XV, XVI, XIV ou le Gothique, sont à l’architecture ce qu’est une plume sur la tête d’une femme; c’est parfois joli, mais pas toujours et rien de plus.
Le Corbusier, principal rédacteur de la Charte d’Athènes (1957)

 

L’emploi de styles du passé, sous prétexte d’esthétique, dans les constructions neuves érigées dans les zones historiques, a des conséquences néfastes. Le maintien de tels usages ou l’introduction de telles initiatives ne sera toléré sous aucune forme.

Article 70 de la Charte d’Athènes, rédigée en 1957 d’après les notes de Le Corbusier

 

Nombre d’architectes libéraux se plaignent de la toute-puissance des ABF, regrettant parfois leur manque d’audace esthétique, voire leur conservatisme. Mais il existe autant de visions de la protection du patrimoine que d’Architectes des Bâtiments de France. Et généralement, un seul ABF est décisionnaire sur un projet. Alors que certains privilégient « la cohérence » et ne conçoivent pas de voir radicalement modifier le paysage aux abords d’un monument classé, d’autres estiment que les constructions contemporaines sont capables de valoriser le patrimoine architectural.

Evidemment, et c’est la loi qui le demande, on a une conservation à assurer. Car si on donne notre accord pour passer la pelleteuse, on passera à côté de nos missions, et beaucoup de gens seront d’accord pour dire qu’on ne fait pas notre travail.
Saadia Tamelikecht, ABF

 

La Samaritaine en octobre 2013 © IP3 / MAXPPP

Jean-Pascal Lanuit, lui, déplore que certains espaces soient snobés par les architectes libéraux : « Parfois, lorsqu’on veut rentrer dans une agglomération, on passe des kilomètres de hangars qui se ressemblent tous, dans un paysage urbain d’une laideur repoussante. Et il n’y a pas de gestes, pas de rêves pour la construction d’un futur. On doit encourager la création partout, pas uniquement dans les parties qui ont fait l’objet de celle des siècles passés. »
D’autre part, si les ABF sont souvent taxés de conservatisme, il leur arrive aussi d’être accusés, parfois injustement, de faillir à leur mission de gardiens du patrimoine architectural. Prenons l’exemple du chantier de La Samaritaine, à Paris : La Ville, en accord avec les ABF, avait délivré un permis de construire au racheteur, LVMH, après des mois de négociations entre tous les corps de métiers concernés… Mais celui-ci a été annulé suite aux protestations de la Société pour la Protection des Paysages et de l’Esthétique de la France (SPPEF), pionnière des associations de défense du patrimoine (1901), et l’association SOS Paris. Serge Brentrup :

Lecture

Partager

 

Cette décision du tribunal a été condamnée par de nombreux architectes, dont Christian de Portzamparc, lauréat du prix Pritzker : « Nous ne pouvons respecter le passé qu’en le rendant vivant et pour cela en l’adaptant ici et là à notre vie. C’est ce qu’ont fait toutes les époques. » Mais aussi par l’Académie d’architecture elle-même : « Une telle conception des règles d’urbanisme (…) est incompatible avec une vision contemporaine de la ville, et n’aurait pas permis à certains bâtiments les plus emblématiques de notre histoire de voir le jour. »

Alexandre Gady, président de la SPPEF, lui répondait dans Le Monde du 21 mai 2014.

 

Bonne transition d’ailleurs, pour cette dernière question qu’il reste à soulever : que faire des bâtiments/ monuments dont l’usage a disparu ?Edifices religieux, châteaux forts, hôtels particuliers…Faut-il forcément les conserver en l’état pour leur valeur muséale, ou peut-on leur rêver une nouvelle affectation ?  Saadia Tamelikecht :

Lecture

Partager

Il y a certains lieux pour lesquels les possibilités d’évolution sont forcément limitées, car nous les avons dans un état merveilleux, et la charge de l’Etat consiste à les préserver pour les générations futures. C’est forcément une tendance qui va conduire à une stagnation architecturale.
Jean-Pascal Lanuit

 

Les pays anglo-saxons sont bien moins frileux que nous à transformer leurs monuments, et notamment, les édifices cultuels, pour leur attribuer un nouvel usage. Nombre d’églises y sont ainsi devenues des pubs, voire des magasins, portes vitrées coulissantes venant se substituer aux anciennes et lourdes portes de bois.

 

A Edimbourg, le très moderne café « Hub », ancienne église anglicane, accueille le public du festival de la ville depuis 2000 © Hélène Combis-Schlumberger

 

►►► A réécouter : l’émission Trait pour trait, qui évoquait, le 13 mai 2014, le cas du chantier de la Samaritaine, et le 19 mai 2014, celui de la piscine Molitor

 

Hélène Combis-Schlumberger

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :